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Interview de Dalila Kerkouche (fille de harki) par une journaliste algérienne publié dans un quotidien algérien, "El Watan" du 23 ovembre 2003

El Watan 23 novembre 2003

«Il y avait plusieurs sortes de harkis»

Dalila Kerchouche est née dans un camp de harkis, mais elle est la seule d'une fratrie de onze enfants. Elle est journaliste à L'Express. Dans un livre Mon père, ce harki (éditions le Seuil, septembre 2003) parlant de son père, elle écrit : «Considéré comme un renégat en Algérie, traité comme un paria en France, il a vécu en exclu, expiant toute sa vie une faute dont les deux camps l'ont accablé : la trahison.» Elle veut savoir, voir. Elle refait, alors, le parcours inverse de ses parents : les camps, puis l'Algérie.

Vous avez répondu positivement et sans aucune hésitation à la demande d'interview d'El Watan. Pourquoi ?
C'est pour moi aussi important de parler aux Français qu'aux Algériens de manière sereine. D'expliquer et de raconter mon parcours personnel, l'histoire de mes parents et, plus généralement, l'histoire des harkis.

Pour leur dire quoi précisément ?
J'ai envie de leur dire qu'il faut dépasser les ranc½urs, que la guerre d'Algérie est terminée, que son écriture a été extrêmement manipulée aussi bien par les Gaullistes que par le FLN, que les harkis ont été des boucs émissaires alors qu'ils ont joué un rôle très important et qui est totalement occulté. Je voudrais rendre justice aux harkis. C'est très important que les Algériens entendent ce message.

Qu'avez-vous découvert à l'issue de votre quête ?
Ce que j'ai découvert a dépassé mon attente. J'ai trouvé des réponses que je n'imaginais même pas sur le rôle de mon père pendant la guerre d'Algérie, sur le rôle des harkis, sur ce qu'avaient vécu mes parents en France. Sur mon identité. J'ai découvert que le système des camps en France était une continuité du système colonial. Si mes parents ont tant souffert, parqués pendant des années, c'est parce qu'ils étaient d'origine étrangère. Je me suis heurtée à la peur et au rejet de l'étranger. Le général de Gaulle craignait, avec l'arrivée des harkis en France, une invasion musulmane. Il considérait les harkis, qui se sont battus aux côtés de la France et qui ont obtenu la nationalité française en 1962, comme des réfugiés étrangers.

Ce n'était pas n'importe quels étrangers...
C'étaient des étrangers très proches. L'étranger au sens absolu, c'est l'autre, celui qui a une culture différente.

Et qui est qualifié de traître, de collaborateur...
Les Gaullistes ont considéré les harkis comme des traîtres alors qu'ils se sont battus aux côtés de l'armée française. Je réfute le terme de collaborateur, il se rapporte à la Seconde Guerre mondiale.

Qui sont les harkis ? Comment expliquez-vous que la mémoire algérienne les considère comme des traîtres ?
J'ai abordé ce sujet à Alger avec quelques jeunes, sans leur dire que je suis fille de harki. Ils m'ont répondu : «Les harkis ont trahi leur pays.» Dans le village de mes parents, j'ai été reçue dans la maison d'un moudjahid qui était collecteur de fonds pour le FLN et qui connaissait mon père. Quand je lui ai dit qui j'étais, il m'a répondu : «Tu es la bienvenue dans ton pays !» Les plus âgés des Algériens avec qui j'ai discuté n'ont aucune haine pour les harkis. J'ai l'impression que beaucoup de ceux qui ont connu et participé à la guerre ne considèrent pas les harkis comme des traîtres. Je sais qu'il y a des harkis qui vivent dans les villages sans être inquiétés. Pourquoi ce harki que j'ai rencontré en Kabylie n'a-t-il jamais été inquiété ? Pourquoi ce moudjahid m'a-t-il accueilli avec bienveillance ? J'ai appris que beaucoup de harkis, dans les campagnes, ont protégé la population civile des exactions de l'armée française et de celles du FLN, c'étaient souvent des groupes d'autodéfense. Des moudjahidine m'ont dit qu'ils ont protégé des harkis au lendemain des accords d'Evian parce beaucoup de harkis les avaient aidés, leur avaient donné des munitions. Des familles de harkis ont payé l'impôt de guerre, ne serait-ce que pour ne pas être inquiétées par le FLN. La proximité des harkis et des moudjahidine dans les djebels et les villages était une proximité quasi familiale. Je me suis découvert un oncle au FLN. Le frère de ce moudjahid chez qui j'ai dormi était harki. Il m'a expliqué que c'étaient également des stratégies familiales de protection. Chaque harki avait une raison personnelle de s'être engagé. L'histoire des harkis nous renvoie à la complexité de la guerre d'Algérie. Beaucoup de harkis se sont engagés dans l'armée française parce qu'un membre ou leur famille ont été massacrés par des moudjahidine, ou pour des raisons économiques... Les harkis les plus acharnés étaient d'anciens membres du FLN.

Vous êtes bien catégorique ! N'affirmez-vous pas que l'histoire doit être écrite avec des nuances et qu'il faut se garder de parti pris ?
Je m'explique. Ces anciens membres du FLN étaient ce qu'on appelait des ralliés, ils s'étaient fait prendre par l'armée française et ne pouvaient revenir au maquis. Le FLN se méfiait d'eux et ne les acceptait plus parce qu'ils étaient soupçonnés d'avoir parlé sous la torture, et donc d'avoir été retournés. S'ils revenaient au village, ils savaient qu'ils étaient morts. C'était le fameux commando Georges.

L'armée française n'a-t-elle pas utilisé des harkis en les faisant passer pour des moudjahidine dans le but de discréditer l'ALN aux yeux de la population ?
Oui, aussi.

Quels que soient les raisons ou justificatifs avancés, cela n'enlève pas aux harkis une responsabilité, une part de culpabilité... Je ne pense pas qu'on puisse dire cela. On ne peut pas dire que les harkis ont une responsabilité, parce qu'il y avait plusieurs sortes de harkis. Il y avait des gardes champêtres, des harkis qui servaient d'interprètes lors des séances de torture et des harkis qui ont torturé. Il y a des harkis qui ont participé à des exactions avec les soldats français, qui ont violé des femmes, qui ont volé, mais tous ne l'ont pas fait. Il n'y a pas une responsabilité collective des harkis, comme il n'y a pas un héroïsme collectif chez les moudjahidine. Comme il y a eu de vrais héros parmi les moudjahidine, de vrais combattants animés par la flamme du désir de l'indépendance, il y a eu aussi des tortionnaires. Tout comme les harkis qui ne sont pas tous coupables.

Les familles de harkis, dont vous êtes issue vous-même, avaient-elles des rapports avec des familles émigrées. Vous n'en parlez pas dans votre livre ?
Mes parents sont tellement traumatisés, brisés par leurs nombreux passages dans les camps qu'ils sont devenus très méfiants et craintifs. Ils se sont beaucoup repliés sur eux-mêmes quand ils ont quitté les camps. Ils ont peu de rapports avec qui que ce soit. Personne ne venait jamais à la maison, sauf un vieux hadj, un émigré, il dormait de temps en temps chez nous. Les rapports entre familles harkies et émigrées dépendent des villes, des quartiers. Quant à moi, j'ai eu des amies de parents émigrés au collège, au lycée, à la faculté, on avait des discussions très vives sur ce sujet-là.

A vous lire, la vie des harkis s'est figée aux années 1960 ?
Les harkis sont dans leur quasi majorité des villageois analphabètes, qui ont été déracinés et qui se sont retrouvés du jour au lendemain dans un pays étranger dont ils ne connaissaient rien. Enfermés dans des camps, ils n'avaient aucune possibilité d'évoluer. Ils se sont raccrochés à leurs traditions, à la religion.

Vous êtes partie en Algérie en décembre 2002. Quelle a été la réaction de vos parents, particulièrement votre père, quand vous leur avez raconté votre voyage ?
Je n'avais pas dit à mes parents que je partais en Algérie. A mon retour, je suis restée une semaine avec mes parents, ils m'ont harcelée tous les jours pour que je leur raconte ce que je leur avais raconté dix fois. Ils ont une soif immense de savoir. Ils n'arrêtaient de me dire : «Raconte.» Toute la famille de mon père est restée là-bas. Mes parents ne sont pas intégrés, ils regardent la télévision algérienne. S'ils pouvaient lire, ils liraient les journaux algériens. Ils sont très attachés à l'Algérie.

Vous pensez que votre père retournera en Algérie ?
Je l'espère. Je nourris le projet de retourner au printemps prochain avec lui. J'ai adoré l'Algérie, j'ai adoré mon voyage. Avant de faire le voyage, je voyais l'Algérie à travers les yeux de mes parents, j'ai pu enfin l'entrevoir pendant quelques jours avec mes propres yeux. J'ai trouvé une chaleur humaine, des liens familiaux très forts. J'ai filmé mon oncle, mes cousins et cousines, le gourbis de mes parents, le cimetière de mes ancêtres. J'ai fait voir la cassette à mes parents. Je n'oublierai jamais l'expression de leur visage : un bonheur immense, en même temps qu'une tristesse tout aussi grande. Ils pleuraient et, en même temps, ils avaient un sourire radieux. Ils ont visionné la cassette au moins cinquante fois. Quand mon père a revu son frère quarante ans après, c'était... il n'y a pas de mots. Je me suis dit alors : «Quel gâchis !» Des familles déchirées, séparées, déracinées.

Et vos frères et s½urs ?

Ils ont manifesté beaucoup de curiosité, de l'intérêt. Certains de mes frères ont noué, depuis, des liens avec des cousins en Algérie. C'est comme si, avec mon voyage en Algérie, j'avais amorcé un début de réconciliation à l'échelle familiale. Tous les enfants de harkis devraient aller en Algérie, nouer des liens, et tous les harkis devraient pouvoir y retourner, ne serait-ce que pour ceux qui voudraient être enterrés là-bas.

Par Nadjia Bouzeghrane

# Posté le samedi 10 mars 2007 20:22

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