Si différentes raisons ont pu inciter ces groupes de populations - dont tous n'étaient pas hostiles à l'évolution du statut de l'Algérie, voire à son indépendance - à s'engager ou à rester engagés auprès de la France, l'une est commune à tous : le rejet des méthodes terroristes employées par le FLN dans le cadre d'une guerre où la population est un enjeu voire un otage, et qui n'hésite pas à recourir aux menaces, mutilations, exécutions sommaires et exactions diverses envers les civils,
musulmans et européens.
" Le FLN égorge facilement pour se faire obéir. Il tue pour montrer qu'il peut, malgré l'armée française, tuer ceux qui hésitent à lui obéir et que cette dernière ne peut les protéger ".
Au delà du rejet des méthodes terroristes, ces différentes raisons d'engagement qui souvent se conjuguent entre elles, ce sont :
LA NECESSITE DE SE DEFENDRE
Face au terrorisme, notamment pour les populations de l'intérieur qui y sont directement confrontées, la nécessité de se défendre, de défendre sa famille, son village, suscite le ralliement non seulement d'individus mais aussi de populations entières.
Comme l'indique le Bachaga Boualam :
" Mes paysans, mes gardes champêtres, mes bergers de l'Ouarsenis sont devenus des guerriers parce-que leurs pères, leurs enfants, leurs femmes égorgés, ils se sont défendus eux-mêmes contre leurs assassins... la formation d'une harka n'est qu'une autodéfense d'une population que l'on veut forcer par le couteau et le fer à l'engagement politique".
L'ATTACHEMENT A L'ARMEE FRANCAISE
Les officiers, les militaires, les anciens combattants, restés fidèles à la France, les supplétifs également, sont les héritiers d'une longue tradition militaire. Leurs ancêtres, eux-mêmes pour les plus âgés, se sont battus sur la plupart des champs de bataille où la France est présente depuis plus d'un siècle, au sein de l'armée d'Afrique où le nombre de soldats musulmans dans les
régiments de tirailleurs, zouaves, spahis, atteint 40 à 50 % des effectifs, dont un tiers d'engagés volontaires.
"Fils d'une tradition militaire très ancienne, faite de bravoure, d'abnégation devant le danger, de respect de l'ennemi, ils ont écrit des pages admirables de l'histoire de nos armes (...) ils ont acquis des droits sur nous "
Pendant la première guerre mondiale, les soldats musulmans sont 36 000 à tomber au champ d'honneur. En 1944, ils participent avec un courage qui force l'admiration des Alliés à la campagne d'Italie, au débarquement de Provence et à la Libération de la France. Parmi eux, les ancêtres des harkis :
"La Grande Guerre voit l'Algérie fournir un lourd contingent de soldats (...) ils versent généreusement leur sang sur les principaux champs de bataille immortalisés par l'histoire: Verdun, la Somme, la Champagne, l'Artois. Ils sont 170 000 à traverser la Méditerranée (...) Ils sont 36 000 à donner leur vie pour que la France retrouve sa liberté et la paix. C'était les grands-pères des harkis. Pendant la seconde guerre mondiale, alors que la France est captive et muette 230 000 soldats musulmans dont 120 000 à 150 000 algériens luttent entre 1942 et 1944, certains jusqu'au sacrifice suprême.(...) ils inscrivent dans le livre d'or de l'histoire de France des pages de gloire qui ont pour nom Belvédère, Monte Cassino, Rome, le Rhin, Strasbourg, Belfort. Pour la seconde fois au cours de ce siècle, ces soldats rendent sa dignité à la patrie et lui restituent sa place dans le monde. C'était les pères des harkis".
LA TRADITION FAMILIALE OU CULTURELLE
Nombre de fonctionnaires, nombre d'élus locaux et nationaux, qui choisirent de continuer à assurer leurs fonctions malgré les menaces et les exécutions, le firent souvent parce-que leurs familles ou leur clan, avant eux et quelquefois depuis longtemps, occupaient déjà des fonctions administratives ou électives au sein de l'Etat français. Leur fidélité s'inscrivait donc tout
naturellement dans une tradition familiale ancienne. De même pour les d'officiers ou pour les intellectuels diplômés des universités françaises, continuer avec la France peut s'analyser comme le choix de la fidélité à une culture qu'ils avaient intégrée. Pour l'un comme pour l'autre groupe, rester auprès de la France relevait d'une logique de continuité.
LES RAISONS LIEES AUX CIRCONSTANCES
La recherche de la protection de l'armée française
Dans une guerre où le moindre comportement - fumer, se rendre dans une administration, voter, parler à un militaire ou à un européen - peut être regardé comme suspect parce-qu'il transgresse un interdit posé par le FLN, transgression susceptible d'entraîner la mort, le musulman pris dans l'engrenage, pour échapper à la menace qui pèse sur lui, s'enrôle dans l'armée française. Laquelle de son côté, pensant que la France resterait durablement en Algérie en se fiant aux promesses des dirigeants politiques, et en particulier à celles de De Gaulle jusqu'en 1960, exerce de fortes pressions pour favoriser l'embauche de supplétifs.
Les rivalités de clans ou de villages
Dans une société organisée autour de groupes - familles, clans, villages - et fondée sur la solidarité entre les membres d'un même groupe, les engagements collectifs avec l'armée française ou avec le FLN, peuvent être la conséquence de l'exécution d'un membre du groupe par les rebelles ou à l'inverse par les militaires français. De même, les rivalités entre groupes
expliquent les engagements dans un camp dès lors que le clan rival s'est engagé auprès du camp adverse. Comme le relate l'ethnologue Germaine Tillon citée par Mohand Hamoumou :
"Sous le couvert et l'alibi de trois guerres, (entre France et
Algérie mais aussi entre français et entre musulmans) un nombre incalculable de règlements de comptes assouvissent de vieilles haines pendantes entre les familles. "
Le ralliement de rebelles
Pour certains d'entre eux enrôlés de force dans l'ALN (armée de libération nationale), ou révoltés par ses excès tant à l'égard des populations civiles qu'à l'égard des autres mouvements indépendantistes tels que le MNA (mouvement nationaliste algérien) de Messali Hadj, ou par les règlements de comptes pratiqués dans ses propres rangs, rejoindre l'armée française constitue
alors la seule alternative. L'exemple le plus représentatif est celui du commando Georges : constitué pour l'essentiel par d'anciens rebelles sous le commandement de Georges Grillot, il fut après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 presque entièrement exterminé, après le refus du gouvernement français d'organiser son rapatriement. Les membres du commando Georges furent massacrés dans d'horribles conditions, certains d'entre eux furent ébouillantés vivants.
Les motivations économiques
La situation économique difficile, les menaces du FLN envers les musulmans acceptant de travailler chez les européens, la misère, le chômage, ont pu conduire certains à devenir supplétifs pour survivre. Si cette motivation est indéniable, elle n'est pas déterminante. Il faut rappeler que la première harka crée par l'ethnologue Jean Servier était constituée de bénévoles.
D'autre part, comme l'indique Mohand Hamoumou :
"De nombreux musulmans étaient prêts à devenir harkis bénévolement car ils désiraient avant tout avoir une arme pour défendre leur vie et celle de leur famille".
Tout au plus peut-on dire que "la conjoncture économique extrêmement défavorable pour les musulmans a pu être un élément supplémentaire parmi ceux qui ont conduit nombre d'entre eux à travailler dans les SAS ou à devenir harkis".
Mais quelle que soit leur hétérogénéité sociale ou culturelle, quelles que soient les raisons ou l'ancienneté de leur engagement, ce qui constitue le point commun de ces musulmans restés engagés auprès de la France pendant la guerre d'Algérie, c'est leur histoire : menacés par le FLN, trahis et abandonnés par la France en toute connaissance de cause, ils furent 150 000 à disparaître, souvent avec leurs familles, victimes de massacres perpétrés en masse après le cessez-le-feu du 19 mars 1962.
musulmans et européens.
" Le FLN égorge facilement pour se faire obéir. Il tue pour montrer qu'il peut, malgré l'armée française, tuer ceux qui hésitent à lui obéir et que cette dernière ne peut les protéger ".
Au delà du rejet des méthodes terroristes, ces différentes raisons d'engagement qui souvent se conjuguent entre elles, ce sont :
LA NECESSITE DE SE DEFENDRE
Face au terrorisme, notamment pour les populations de l'intérieur qui y sont directement confrontées, la nécessité de se défendre, de défendre sa famille, son village, suscite le ralliement non seulement d'individus mais aussi de populations entières.
Comme l'indique le Bachaga Boualam :
" Mes paysans, mes gardes champêtres, mes bergers de l'Ouarsenis sont devenus des guerriers parce-que leurs pères, leurs enfants, leurs femmes égorgés, ils se sont défendus eux-mêmes contre leurs assassins... la formation d'une harka n'est qu'une autodéfense d'une population que l'on veut forcer par le couteau et le fer à l'engagement politique".
L'ATTACHEMENT A L'ARMEE FRANCAISE
Les officiers, les militaires, les anciens combattants, restés fidèles à la France, les supplétifs également, sont les héritiers d'une longue tradition militaire. Leurs ancêtres, eux-mêmes pour les plus âgés, se sont battus sur la plupart des champs de bataille où la France est présente depuis plus d'un siècle, au sein de l'armée d'Afrique où le nombre de soldats musulmans dans les
régiments de tirailleurs, zouaves, spahis, atteint 40 à 50 % des effectifs, dont un tiers d'engagés volontaires.
"Fils d'une tradition militaire très ancienne, faite de bravoure, d'abnégation devant le danger, de respect de l'ennemi, ils ont écrit des pages admirables de l'histoire de nos armes (...) ils ont acquis des droits sur nous "
Pendant la première guerre mondiale, les soldats musulmans sont 36 000 à tomber au champ d'honneur. En 1944, ils participent avec un courage qui force l'admiration des Alliés à la campagne d'Italie, au débarquement de Provence et à la Libération de la France. Parmi eux, les ancêtres des harkis :
"La Grande Guerre voit l'Algérie fournir un lourd contingent de soldats (...) ils versent généreusement leur sang sur les principaux champs de bataille immortalisés par l'histoire: Verdun, la Somme, la Champagne, l'Artois. Ils sont 170 000 à traverser la Méditerranée (...) Ils sont 36 000 à donner leur vie pour que la France retrouve sa liberté et la paix. C'était les grands-pères des harkis. Pendant la seconde guerre mondiale, alors que la France est captive et muette 230 000 soldats musulmans dont 120 000 à 150 000 algériens luttent entre 1942 et 1944, certains jusqu'au sacrifice suprême.(...) ils inscrivent dans le livre d'or de l'histoire de France des pages de gloire qui ont pour nom Belvédère, Monte Cassino, Rome, le Rhin, Strasbourg, Belfort. Pour la seconde fois au cours de ce siècle, ces soldats rendent sa dignité à la patrie et lui restituent sa place dans le monde. C'était les pères des harkis".
LA TRADITION FAMILIALE OU CULTURELLE
Nombre de fonctionnaires, nombre d'élus locaux et nationaux, qui choisirent de continuer à assurer leurs fonctions malgré les menaces et les exécutions, le firent souvent parce-que leurs familles ou leur clan, avant eux et quelquefois depuis longtemps, occupaient déjà des fonctions administratives ou électives au sein de l'Etat français. Leur fidélité s'inscrivait donc tout
naturellement dans une tradition familiale ancienne. De même pour les d'officiers ou pour les intellectuels diplômés des universités françaises, continuer avec la France peut s'analyser comme le choix de la fidélité à une culture qu'ils avaient intégrée. Pour l'un comme pour l'autre groupe, rester auprès de la France relevait d'une logique de continuité.
LES RAISONS LIEES AUX CIRCONSTANCES
La recherche de la protection de l'armée française
Dans une guerre où le moindre comportement - fumer, se rendre dans une administration, voter, parler à un militaire ou à un européen - peut être regardé comme suspect parce-qu'il transgresse un interdit posé par le FLN, transgression susceptible d'entraîner la mort, le musulman pris dans l'engrenage, pour échapper à la menace qui pèse sur lui, s'enrôle dans l'armée française. Laquelle de son côté, pensant que la France resterait durablement en Algérie en se fiant aux promesses des dirigeants politiques, et en particulier à celles de De Gaulle jusqu'en 1960, exerce de fortes pressions pour favoriser l'embauche de supplétifs.
Les rivalités de clans ou de villages
Dans une société organisée autour de groupes - familles, clans, villages - et fondée sur la solidarité entre les membres d'un même groupe, les engagements collectifs avec l'armée française ou avec le FLN, peuvent être la conséquence de l'exécution d'un membre du groupe par les rebelles ou à l'inverse par les militaires français. De même, les rivalités entre groupes
expliquent les engagements dans un camp dès lors que le clan rival s'est engagé auprès du camp adverse. Comme le relate l'ethnologue Germaine Tillon citée par Mohand Hamoumou :
"Sous le couvert et l'alibi de trois guerres, (entre France et
Algérie mais aussi entre français et entre musulmans) un nombre incalculable de règlements de comptes assouvissent de vieilles haines pendantes entre les familles. "
Le ralliement de rebelles
Pour certains d'entre eux enrôlés de force dans l'ALN (armée de libération nationale), ou révoltés par ses excès tant à l'égard des populations civiles qu'à l'égard des autres mouvements indépendantistes tels que le MNA (mouvement nationaliste algérien) de Messali Hadj, ou par les règlements de comptes pratiqués dans ses propres rangs, rejoindre l'armée française constitue
alors la seule alternative. L'exemple le plus représentatif est celui du commando Georges : constitué pour l'essentiel par d'anciens rebelles sous le commandement de Georges Grillot, il fut après le cessez-le-feu du 19 mars 1962 presque entièrement exterminé, après le refus du gouvernement français d'organiser son rapatriement. Les membres du commando Georges furent massacrés dans d'horribles conditions, certains d'entre eux furent ébouillantés vivants.
Les motivations économiques
La situation économique difficile, les menaces du FLN envers les musulmans acceptant de travailler chez les européens, la misère, le chômage, ont pu conduire certains à devenir supplétifs pour survivre. Si cette motivation est indéniable, elle n'est pas déterminante. Il faut rappeler que la première harka crée par l'ethnologue Jean Servier était constituée de bénévoles.
D'autre part, comme l'indique Mohand Hamoumou :
"De nombreux musulmans étaient prêts à devenir harkis bénévolement car ils désiraient avant tout avoir une arme pour défendre leur vie et celle de leur famille".
Tout au plus peut-on dire que "la conjoncture économique extrêmement défavorable pour les musulmans a pu être un élément supplémentaire parmi ceux qui ont conduit nombre d'entre eux à travailler dans les SAS ou à devenir harkis".
Mais quelle que soit leur hétérogénéité sociale ou culturelle, quelles que soient les raisons ou l'ancienneté de leur engagement, ce qui constitue le point commun de ces musulmans restés engagés auprès de la France pendant la guerre d'Algérie, c'est leur histoire : menacés par le FLN, trahis et abandonnés par la France en toute connaissance de cause, ils furent 150 000 à disparaître, souvent avec leurs familles, victimes de massacres perpétrés en masse après le cessez-le-feu du 19 mars 1962.
